Présentation du Projet "MashUp Table"

, par PA

Naissance d’une idée

La Table MashUp est un outil pédagogique sur lequel je travaille depuis plus d’un an et dont j’ai eu l’occasion de présenter la première version au Forum des Images, lors du MashUp Film Festival, en juin 2012.
Il s’agit, en résumé, d’un outil permettant de faire un montage simple sans aucune connaissance préalable  : le couple clavier-souris est banni au profit de la manipulation d’objets tangibles et les participants peuvent tout à fait ignorer qu’ils utilisent un logiciel.
Mon envie de créer cet outil est née de plusieurs constats, tirés de mon expérience d’intervenant :
L’étape du montage est souvent négligée lors des ateliers de réalisation « traditionnels  ». Bien souvent, l’intervenant manipule seul l’ordinateur ou, pire, monte le film « hors champ », après coup.
Même quand le montage est bien intégré dans le déroulement de l’atelier, il se retrouve souvent, de fait, confié à « l’as de la souris » local, c’est-à-dire le jeune du groupe le plus doué en informatique (ou le plus fortuné car disposant d’un ordinateur personnel).

Dans la plupart des cas, le montage est perçu comme une « étape technique » nécessitant l’usage d’un ordinateur, et non comme un élément structurant du langage cinématographique.
Le recours systématique et, aujourd’hui obligatoire, au virtuel nuit à l’apprentissage du montage, notamment pour les plus jeunes qui ont besoin d’un support physique pour appréhender les notions abstraites.
Il est très difficile d’animer pour tout un groupe ou toute une classe des ateliers courts d’initiation au montage auquel chaque jeune puisse participer.
Par le passé, j’ai tenté, de plusieurs manières, de casser cette barrière de la technique au profit d’un rapport plus direct aux images. Au court d’un atelier autour de l’archive, notamment, j’avais proposé aux participantes (il n’y avait que des filles) d’imprimer un photogramme de chaque plan pour réaliser, avant de monter, un scénarimage sur de grandes feuilles de papier. Dans une classe de 4ème qui disposait d’une salle informatique, j’ai animé un atelier « playlist » : les élèves enchainaient les plans dans le logiciel le plus simple qui soit (VLC). Charge à moi, par la suite, de reproduire leur montage dans Premiere.
Malgré le succès de ces deux approches, elles restaient pour moi une forme de bricolage : l’agencement des plans ne donnait pas immédiatement un résultat visible et nécessitait une traduction ultérieure dans un logiciel de montage. L’invention de la Table MashUp est une solution technique à ces deux problèmes.

Qu’est-ce que la Table MashUp ?

Du point de vue des participants, il s’agit d’une table ou d’un plan de travail, au centre duquel se trouve une plaque de verre. Sur la table se trouvent également 3 sortes de cartes : des cartes « image », où sont imprimés des photogrammes, des cartes « musique » et des cartes « outil ».
Lorsqu’un participant pose une carte « image » sur la plaque de verre, le plan correspondant est diffusé sur grand écran. Il est ensuite possible, avec les outils « couper le début » et « couper la fin » d’ajuster la longueur du plan.
Quand plusieurs cartes sont posées en même temps, des vignettes, correspondant aux différents plans, s’affichent. Elles sont numérotées dans l’ordre de lecture choisi par l’utilisateur. Il suffit alors de poser la carte « monter le film » pour diffuser le montage.
Par la suite, les participants peuvent ajouter une musique, enregistrer une voix off en direct et récupérer le film monté sur clef USB.

Comment ça marche ?

(Les réfractaires aux termes techniques peuvent directement passer au paragraphe suivent)
La « Table MashUp » s’appuie sur une technologie de reconnaissance visuelle apparentée aux QR codes : le fiducials tracking. Au dos de chaque carte est imprimé un fiducial, une sorte de logo ayant la particularité d’être facilement identifiable pour un ordinateur.
Sous la table sont dissimulés une webcam infrarouge, des éclairages infrarouge et un ordinateur (l’infrarouge n’est pas nécessaire au fonctionnement de base mais il permet à l’outil d’être opérationnel quelles que soient les conditions d’éclairage de la pièce). Quand les objets sont disposés sur la plaque, la webcam, qui les filme d’en-dessous, envoie à l’ordinateur l’image des fiducials et leur disposition. Grâce à un logiciel de reconnaissance visuelle (Reactivision), l’ordinateur est en mesure de décoder cette image et de la convertir en informations (liste des plans, position relative…) qui sont transmises à un logiciel de montage que j’ai développé avec MaxMsp.

Usages, limites et perspectives

Évidemment, la Table MashUp n’est pas un outil universel qui peut être déployé dans tout type d’atelier. Elle ne vise pas, d’ailleurs, à remplacer un logiciel de montage classique. Pour fonctionner, elle nécessite une installation relativement lourde, un temps de préparation pour l’intervenant et un corpus d’images prédéfini.
Toutefois, au cours du MashUp Film Festival où elle à été présentée (à l’aide d’une métaphore culinaire : le MashUp Cooker), j’ai pu faire quelques constats intéressants :
La prise en main de l’outil est immédiate, et même les personnes qui ont du mal à saisir le concept quand on leur explique verbalement se prennent très vite au jeu dès qu’elles manipulent elles-mêmes.
Les enfants, particulièrement, saisissent très vite le potentiel ludique et créatif de l’outil. J’ai vu deux enfants de 6 ans réaliser leurs « MashUp » sans aucune aide. Ma plus jeune utilisatrice avait 3 ans et, avec l’aide de sa mère, elle a réussi à inventer une histoire en combinant des images.
La plupart des films réalisés furent non narratifs, la plupart des participants ayant choisi une approche sensualiste et musicale.

La table MashUp me semble être un excellent outil d’initiation qui permet aux jeunes participants d’appréhender le montage de manière ludique et décomplexée. En offrant un rapport tactile et immédiat à la matière, c’est potentiellement aussi, et c’est ainsi que je compte maintenant la déployer, une façon complément nouvelle de se réapproprier des images et de créer en toute liberté.

Romuald Beugnon